Tous les œufs dans le panier de l’I.A.
En l’absence d’un choc négatif majeur, l’économie américaine devrait continuer de croître à un rythme soutenu, voire accélérer. La confiance dans les promesses de l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui le principal moteur de la demande, à travers à la fois la poursuite d’une croissance exceptionnelle des dépenses d’investissement liées à l’I.A. (CAPEX, environ 2,5 à 3 % du PIB) et l’augmentation de la consommation des ménages favorisée par les performances boursières remarquables (les entreprises de l’I.A. représentent 40 % de la capitalisation du S&P 500). Le quintile supérieur des ménages représente environ 45 % de la consommation. Alors que le ménage européen moyen accumule son patrimoine en épargnant 15 % de son revenu, son homologue américain l’accroît principalement grâce aux plus-values financières et consomme 95 % de son revenu. Une déception concernant le calendrier de monétisation des fournisseurs de modèles d’I.A. entraînerait donc à la fois un recul des investissements et une correction des marchés actions, provoquant une contraction de la consommation (70 % du PIB), les ménages les plus aisés augmentant leur épargne afin de rééquilibrer leur patrimoine. Les mesures d’urgence de la Réserve fédérale limiteraient la propagation au reste du système financier. Ce scénario récessif constitue le principal risque pesant sur nos perspectives, sans toutefois constituer notre scénario central. À partir de 2027, la mise en œuvre des investissements dans l’I.A. devrait également être freinée par un durcissement réglementaire et des contraintes d’approvisionnement. Bien que les exportations soient fortement soutenues par les secteurs du pétrole et du gaz ainsi que par les services numériques, cet effet est plus que compensé par la forte hausse des importations de biens d’équipement et de biens intermédiaires liés au développement de l’I.A. (serveurs, semi-conducteurs avancés, équipements électriques).
Malgré une économie globalement solide, l’environnement des coûts de production est devenu plus difficile pour les petites entreprises plus éloignées de la frontière technologique. Les défaillances d’entreprises augmentent actuellement de 16 % en glissement annuel et se situent 23 % au-dessus de leur niveau d’avant la pandémie au deuxième trimestre 2026. La politique tarifaire volatile a engendré une incertitude persistante, des coûts d’intrants plus élevés et une gestion des stocks plus exigeante, malgré l’effet favorable des remboursements liés à l’IEEPA (0,5 % du PIB). L’inflation demeure obstinément supérieure à l’objectif de la banque centrale et, bien qu’elle soit actuellement orientée à la baisse, elle reste exposée à des pressions d’offre susceptibles de la faire repartir à la hausse (chocs géopolitiques sur l’énergie, inflation alimentaire liée à la volatilité climatique et pénuries d’engrais). Dans ce contexte, il devient difficile pour la Fed de poursuivre son cycle de baisse des taux. Les marchés obligataires examinant de plus en plus attentivement les finances publiques américaines, la prime de risque souveraine s’élargit également. Les conditions financières deviennent ainsi plus contraignantes. Les conséquences les plus visibles sont un marché immobilier pénalisé par des taux hypothécaires durablement élevés, entraînant une récession dans la construction résidentielle, ainsi qu’une hausse des défauts parmi les entreprises dépendantes du financement par les prêteurs privés. Malgré sa vulnérabilité à deux chocs potentiellement déstabilisateurs majeurs (la perturbation liée à l’I.A. et le durcissement de la politique migratoire), le marché du travail devrait rester globalement équilibré, avec un taux de chômage légèrement inférieur au plein emploi (environ 4 %), sauf apparition de preuves plus tangibles de licenciements liés à l’I.A. La Fed devrait maintenir ses taux dans une fourchette de 3,5 à 4 % jusqu’en 2027, tout en conservant une grande flexibilité compte tenu des profondes transformations en cours dans l’économie.
La domination du dollar permet une politique budgétaire expansive ; les déficits extérieurs persisteront
Sans l’attrait des obligations du Trésor américain en tant qu’actif de réserve de référence à l’échelle mondiale, la trajectoire budgétaire des États-Unis susciterait des inquiétudes immédiates. Sous l’effet combiné de taux d’intérêt plus élevés et de déficits primaires durablement importants (3 % du PIB), les dépenses d’intérêts sont passées d’une moyenne de 1,5 % du PIB avant la pandémie à 3,1 % en 2025 et devraient encore augmenter à mesure que la croissance se normalise tandis que les taux demeurent élevés. Les principaux postes de dépenses (sécurité sociale, santé et défense) continueront de croître sous l’effet du vieillissement démographique, de la hausse des coûts médicaux et de la nécessité de moderniser et de maintenir les capacités militaires. Les efforts visant à améliorer l’efficacité des dépenses publiques devraient demeurer relativement limités, les gisements d’économies les plus importants étant politiquement sensibles (anciens combattants, lutte contre la crise des opioïdes, aides au logement). Le One Big Beautiful Bill Act, qui instaure d’importantes baisses d’impôts tout en ne réduisant que partiellement certaines dépenses (santé, aide alimentaire et subventions à l’énergie verte), devrait accroître la dette fédérale de 3 à 3,7 billions de dollars au cours des dix prochaines années. Nous anticipons une pression haussière persistante sur les rendements souverains à moyen terme.
Le pays continuera d’accumuler d’importants déficits courants dans un avenir prévisible. D’une part, la bonne santé de la consommation soutiendra durablement la demande d’importations ; d’autre part, les investissements étrangers devraient continuer d’affluer vers l’économie américaine, tandis que les dépenses budgétaires supplémentaires généreront des besoins de financement accrus. Les droits de douane pourraient réduire temporairement les importations à très court terme, mais la diversification progressive des partenaires commerciaux devrait compenser cet effet. Les vulnérabilités extérieures des États-Unis ne deviendraient problématiques qu’en cas d’érosion significative du statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale et des obligations du Trésor comme valeur refuge. Malgré certains signes précurseurs observés ces dernières années (hausse des rendements obligataires et envolée du cours de l’or), la domination du dollar reste largement supérieure à celle des autres monnaies fiduciaires.
La Chambre des représentants devrait basculer du côté démocrate ; la guerre commerciale est appelée à durer
Le président Donald Trump et le Parti républicain ont remporté une victoire nette lors des élections de novembre 2024, en s’assurant la présidence avec une confortable majorité au Collège électoral (312 voix sur 538), ainsi que le contrôle des deux chambres du Congrès (220 sièges sur 435 à la Chambre des représentants et 53 sièges sur 100 au Sénat). Compte tenu de la très faible majorité de cinq sièges à la Chambre, du nombre record de départs de représentants (43), du grand nombre de circonscriptions disputées (42) et de la tendance historique à sanctionner le parti au pouvoir lors des élections de mi-mandat, la Chambre des représentants devrait repasser sous contrôle démocrate. Les républicains disposent de meilleures chances de conserver le Sénat, mais celui-ci reste également exposé à un changement de majorité. Les majorités dans les deux chambres ont été essentielles pour faire adopter les principales mesures du programme républicain, notamment la prolongation et l’élargissement des baisses d’impôts de 2017, le renforcement des budgets consacrés au contrôle de l’immigration, le durcissement des conditions d’éligibilité à Medicaid ainsi que la suppression progressive des crédits d’impôt liés aux énergies propres et aux véhicules électriques. De nombreux textes législatifs nécessitent également 60 voix au Sénat, ce qui confère aux démocrates un pouvoir d’obstruction non négligeable et peut parfois conduire à des fermetures partielles de l’administration fédérale. La Cour suprême conserve une orientation conservatrice (6 juges contre 3) et son rôle de contre-pouvoir face à l’exécutif est mis à l’épreuve par une Maison-Blanche prête à tester les limites institutionnelles. Toutefois, concernant l’utilisation jugée manifestement illégale des droits de douane « réciproques » fondés sur l’IEEPA et les tentatives du président de révoquer des gouverneurs de la Fed, la Cour a protégé les institutions. Nous nous attendons à ce que la Maison-Blanche poursuive ses tentatives d’influencer la Fed, sans succès tant que les responsables de la banque centrale demeurent protégés par le pouvoir judiciaire.
À la suite du précédent créé par la décision relative à l’IEEPA, l’administration cherche désormais à rétablir son niveau cible de droits de douane (entre 10 et 15 %) en s’appuyant sur des fondements juridiques plus solides. Chaque nouveau paquet de mesures tarifaires devrait faire l’objet de contestations judiciaires, entraînant des procédures de plusieurs mois destinées à en évaluer la légalité. Nous anticipons également la poursuite de l’utilisation des menaces tarifaires comme instrument de négociation diplomatique afin de faire pression sur d’autres pays sur divers sujets (Groenland, sécurité, immigration, trafic de drogues, soutien à des personnalités proches du président, etc.). La relation avec la Chine demeure une importante source potentielle d’instabilité. Une rivalité stratégique profonde oppose les deux superpuissances. Chacune a utilisé divers leviers pour fragiliser l’économie de l’autre : droits de douane, manipulation des taux de change, subventions industrielles et restrictions à l’exportation de ressources critiques telles que les semi-conducteurs et les terres rares.
Au moment de la rédaction de ce document, cette relation traverse une phase de détente relative, mais celle-ci pourrait rapidement prendre fin. Les États-Unis continueront à promouvoir le découplage avec la Chine dans les domaines commercial et financier tout en accélérant leurs efforts pour remporter la compétition technologique autour de l’intelligence artificielle. S’agissant de l’Union européenne, l’accord de Turnberry conclu en 2025 plafonne les droits de douane à 15 %, même si l’engagement américain à le respecter en période de tensions diplomatiques reste incertain, notamment dans des dossiers tels que l’Espagne ou la fiscalité des services numériques. Enfin, une forte incertitude continue d’entourer l’avenir de l’accord États-Unis-Mexique-Canada (USMCA), qui représente 20 % du commerce total des États-Unis et environ 5 % du PIB. L’accord expirera en 2036 sauf si une prolongation jusqu’en 2042 est négociée. Son avenir conditionne le maintien de l’accès privilégié au marché américain qui a permis l’émergence d’une chaîne d’approvisionnement nord-américaine fortement intégrée. Notre scénario central demeure qu’une solution sera trouvée pour préserver cet accès privilégié au Canada et au Mexique, même si des épisodes de tensions récurrentes, incluant des menaces ou des applications effectives de droits de douane, devraient continuer à se produire à court terme.

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